Valéry grégo assis dans une chaise sur la terrasse de l'Hôtel du Couvent

Valéry Grégo : « Les choses peuvent continuer à se passer en notre absence »

Mots ·
Ingrid Bauer
Photographies ·

Ibiza. L’entrepreneur-penseur Valéry Grégo nous reçoit dans sa finca-refuge. Au détour d’une conversation philosophique, l’homme qui a transformé un couvent niçois en un manifeste écologique esquisse sa vision de l’hospitalité et de celle du monde. Rencontre avec celui qui a troqué la croissance contre la culture et le concept contre le bon sens.

Ceci n’est pas un hôtel

À Nice, dans les murs silencieux d’un couvent bâti en 1604 par des Clarisses bâtisseuses, Valéry Grégo a inventé une nouvelle forme d’hospitalité qui refuse le mot « expérience ». Pour lui, l’Hôtel du Couvent n’est pas un lieu de séjour, mais « une plateforme pour parler au monde » et honorer les 400 prochaines années. « J’aurais pu être boulanger ou taxi », sourit-il. « L’important n’est pas tant de parler ou de créer mais de dire les choses. » 

Raconter des histoires, une passion dont s’amourache très vite ce cinquantenaire avide de littérature, musique et philosophie. Sa force, n’étant pas issue de l’hôtellerie, il casse les codes de l’industrie, pourfend les discours bien rôdés autour de la recherche de l’expérience, écrit sa propre histoire, dessine sa pensée de l’hospitalité et ose l’inattendu. Exit les messages stéréotypés du gestionnaire de palace. Son vocabulaire est celui d’un artiste, d’un écrivain ou d’un philosophe. « J’ai toujours fait le même hôtel, incarné dans plusieurs établissements. Je ne fais pas un produit. Je peins un tableau ou j’écris un roman. » Ce livre, il l’a écrit pendant dix ans à Nice, page après page, sans rature, ou presque.

L’Hôtel du Couvent, c’est d’abord une histoire de temps long. Au cœur de sa réflexion, une seule question a guidé chaque décision, du sol à la chaux en passant par les uniformes teints avec d’anciens draps : « comment on s’assure que ce sera encore là dans 400 ans ? ». Pour lui, le couvent est aussi une fonction apparente comme l”hôtel. Mais ça fonction réelle est toujours de nourrir, dormir, éduquer, soigner. « Ce que j’aimerais, c’est que quand la prochaine utilisation sera faite de cet immeuble, ils aient le même sentiment que nous… cette idée que things can continue to be in our absence. » L’idée étant que, comme le pensaient les stoïciens, nous devons laisser le monde et les événements évoluer en parfaite autonomie, avec ou sans notre présence, tout en n’oubliant pas notre interdépendance avec le vivant.

« Je ne définis pas un séjour comme une expérience. Pour moi, on est au service des 400 prochaines années de ce lieu. »

Reste le luxe, qu’on ne saurait nier : cinq étoiles, quatre-vingt-huit chambres, des bains romains. Mais il ne se donne pas en spectacle, il se fait même oublier. Ici, pas de pastiche. On ne rénove pas pour faire « vieux », on répare pour que la vie continue. « Le mortier de chaux qui recouvre les murs extérieurs et intérieurs ainsi que les sols fonctionnent comme du lin. » Chaque chose a sa place, sans incohérence dans le discours ni recours à un récit d’autofiction, les chambres sont là où elles étaient, tout comme la boulangerie, l’herboristerie et le réfectoire devenu restaurant.

Cette philosophie de l’œuvre vive se heurte parfois aux attentes formatées du voyageur moderne. « Tu veux un jus d’orange en août ? À Nice, les citrons et les oranges, c’est de novembre à fin février. Sinon, ça vient du Maroc. »

Valéry tranche : « l’écologie n’est pas un argument marketing, c’est du bon sens. »

Tout comme sœur Marie-Chantal, l’ultime survivante des sœurs Visitandines ayant occupé ce couvent, qui, aujourd’hui, âgée de 95 ans et entrée au couvent à sept ans, se moque éperdument de l’écologie, « elle ne connaît pas le km zéro, elle en fait depuis qu’elle est née. Elle a utilisé les matériaux autour d’elle, a cuisiné ce qui pousse à côté… ».

C’est cette authenticité rageuse et rugueuse, loin du lissage des chaînes internationales, qui émeut Valéry. Quand sœur Marie-Chantal revient visiter les lieux et lui murmure que c’est « la chose la plus belle » qu’elle ait vue de sa vie, Valéry sait qu’il a touché juste. « Mon meilleur compliment, c’est quand les gens me demandent : Qu’est-ce que t’as fait pendant 10 ans ? Et qu’ils ont l’impression que je n’ai rien fait. Ça veut dire que ce qu’on a fait ne se voit pas. Que ce n’est pas une déco. »

Un manifeste de simplicité au service du vivant

Aujourd’hui, Valéry Grégo tourne la page. « Je ne cherche plus de projets hôteliers. » L’aventure fondatrice est derrière lui. Il reste au Couvent, non plus pour le bâtir, mais pour le faire vivre. « C’est le début de l’histoire. » Le lieu devient un hub culturel, où sont organisés des festivals de musique contemporaine ou de danse, des foires au vin…

« C’est une aventure humaine, une colonie de vacances permanente où je travaille avec des gens que j’aime. »

Son refuge ? Le calme et la nature d’Ibiza. Ceci n’est pas un oxymore. « Je vis seul, je nage tous les jours. La vie est douce ici. » Nous parlons aussi de sa seconde maison « vivante », à Famara, sur l’île de Lanzarote. Conçue avec des matériaux du site, à partir de chaux, de mortier et de lave locale, sans chauffage ni climatisation, « c’est une maison qui respire, qui marche dans la nature. » Par sa disposition en U, elle canalise les vents « c’est une maison bioclimatique ». Au service d’une architecture simple et efficace, il pense cette demeure comme un prolongement de la terre. « Je voulais créer une maison vivante qui jaillisse du sol. » Cette maison s’inscrit dans une démarche humble, empreinte de gratitude envers l’expérience accumulée par les générations précédentes. « À travers les essais et les erreurs de 200 ans, les gens ont déjà déterminé les meilleurs endroits pour dormir dans la maison, et 90 % du temps, ils ont raison », affirme t-il. « Qui suis-je pour changer cette sagesse collective accumulée ? » Un manifeste de simplicité qui fait écho à son travail niçois.

Et demain ?

Valéry Grégo se dit optimiste, « par choix, plus que par signe ». Pour lui, l’avenir repose sur ceux qui ont 23 ans aujourd’hui. « Si on n’est pas optimiste, on ne peut pas avancer. Chaque millimètre qu’on fait pour s’en rapprocher améliore les choses. » Il ne prévoit rien, laisse les projets venir de manière organique, par la rencontre. « Ma vie professionnelle était structurée autour de cette aventure, mais maintenant, je veux vivre différemment. » L’Hôtel du Couvent n’est pas une fin en soi. C’est une preuve qu’on peut bâtir pour l’éternité, à condition d’accepter de n’être que le gardien temporaire d’un lieu qui nous dépasse.

Explorer la thématique

1/0