
Sur des terres autrefois épuisées, un projet hors norme réconcilie nature, communautés et imagination politique. Ibitipoca esquisse les contours d’un monde possible, un laboratoire vivant où l’on n’exploite plus la terre, mais où l’on apprend à vivre avec elle.
Dans les collines brumeuses du Minas Gerais, Ibitipoca porte les traces d’un territoire sans cesse recomposé. Son nom, issu du Tupi-Guarani, vient de Ybi, la terre et Tipoca, fendue, évoque une terre ouverte, vivante. À la fin du XVIIe siècle, la région est convoitée pour son or, puis abandonnée. La vallée devient un territoire d’élevage, progressivement appauvri. En 1973, la création du parc national d’Ibitipoca voit le jour avec plus de 1500 hectares protégés.
Après plusieurs heures de route, puis des pistes sinueuses, nous voilà au village d’Ibiti perché avec ses montagnes « crevassées » de quartzite et ses forêts de jungles gorgées d’eau. Notre QG, la casa Guimarães Rosa, du nom de l’écrivain brésilien. Le soleil pointe son nez entre les collines, la porte entrouverte sur la forêt, le chant des oiseaux et l’odeur de la pluie, Petrichor, comblent nos sens. Une impression de satiété, où comme Karen Blixen, on aurait presque envie de répéter ses mots « I had a farm in Amazonia ». Écouter les oiseaux pépier, un événement rare, pour nous les habitant aux forêts de zinc.
« Ibiti, est un vaste projet éco-socio-culturel. »
Un air débonnaire, des tongs au pieds, un tee shirt au message clair « Think global », Renato Machado, fondateur des lieux, nous rejoint au Gaia Café. A 65 ans, cet ancien magnat des mines a troqué son costume pour les sentiers de la Serra do Ibitipoca. En 1982, sa famille acquiert 6 000 hectares de terres dégradées à la lisière du parc afin de créer un sanctuaire, là où converge la forêt atlantique avec l’une des plus vastes étendues de quartzite au monde. Très vite, une évidence s’impose « Nous ne pouvions pas mener un projet environnemental sans inclure les populations locales. » Préserver les habitants et leurspratiques pour éviter qu’ils aient recours à l’exploitation forestière ou à d’autres activités destructrices. Ibiti devient donc un territoire partagé. Aujourd’hui, plus de 300 personnes vivent de cet écosystème vertueux : agriculture, biodiversité et tourisme. Le village Mogol symbolise à lui seul cette renaissance, passant de l’abandon à un hub dynamique.
« La forêt reprend ses droits en quelques années, une bénédiction tropicale. »
Renato Machado se définit comme un « gardien des valeurs » et vise à transmettre la gestion aux jeunes et aux populations locales. Il assume pleinement son paradoxe : utiliser les revenus issus d’industrie extractive pour restaurer la nature. En plein acte de rédemption, le constat a été brutal. La forêt avait disparu, emportée par l’érosion et des décennies d’exploitation. Ironie du sort, c’est cette stérilité qui a permis l’acquisition. « La terre n’était plus productive, donc peu coûteuse. » Mais sous cette stérilité, une capacité de régénération persiste. En 40 ans, 96 % du territoire s’est régénéré naturellement, 1 200 hectares de forêt sont revenus.
Nous traversons des montagnes de quartz, parcourons des kilomètres sur les sentiers boueux, traversons des rivières, marchons sous la canopée saluons les arbres majestueux de plus de 4 mètres de haut, mêlant espèces endémiques et Ipé ou eucalyptus, croisons des serpents, des champignons psychotropes, des arbres nourriciers…La forêt a repris place. Ibiti n’est pas une réserve figée, mais un système en mouvement. Sur les milliers d’hectares de forêt atlantique, le projet consiste à restaurer les équilibres : réintroduire des espèces (les tapirs, le muriki, les aras…) recréer des corridors fauniques pour recréer de la biodiversité et expérimenter une agriculture régénératrice.

« Un territoire vivant, traversé lentement et bénéfique pour les habitants. »
À Ibiti, le territoire se découvre à pied. Sur les roches de quartzite, l’eau circule lentement. « Elles agissent comme des éponges », explique Juninho Vicente, guide local né dans la communauté. Pendant des années, le projet s’est concentré sur la régénération écologique. Renato Machado, se sentait presque coupable de garder un territoire si grand sans le partager. Le tourisme est devenu un outil ; Exit le tourisme de masse, « la nature doit être au centre de l’expérience du visiteur. » Le premier lodge ouvre ses portes en 2008, Fazenho Lodge. Triste constat partagé avec mon interlocuteur, sur le fait que « 1,5 milliard de voyageurs vont tous aux mêmes endroits ». Renato choisit un modèle distribué, inspiré des chemins de pèlerinage, où le voyageur régénère le lieu qu’il traverse, « un territoire vivant, traversé lentement et bénéfique pour les habitants. » Son idée : disperser les visiteurs sur l’ensemble du territoire, générant des revenus pour toutes les familles locales, loin de la foule. Une sorte de participation collective à un monde meilleur.
« Nous devons être régénératifs et laisser un monde plus riche que celui que nous avons trouvé. » Loin du catastrophisme paralysant, ce visionnaire propose une voie : l’action concrète, patiente et ancrée dans le territoire. 97 % de la forêt atlantique a disparu. L’objectif est de créer un « nouveau monde » où le mode de vie célèbre le lien entre l’homme et son environnement. le transformer en une micro-nation expérimentale où se dessine peut-être le monde de demain, avec une monnaie locale et une gouvernance partagée.


