
Écrivaine, ancienne scénariste formée à La Fémis et cueilleuse,Géraldine Lemaître Renault développe depuis plusieurs années un travail singulier autour des plantes sauvages. Ses livres, publiés notamment chez Gallimard Jeunesse, Actes Sud et Éditions Ulmer, mêlent cuisine, exploration botanique et réflexion sensible sur notre lien au territoire. Tout commence pourtant par un choc très simple : celui d’un printemps vécu pour la première fois pleinement, pendant le confinement.
Le souvenir est net. Pendant le Covid, l’arrêt brutal des tournages et de l’écriture de scénarios — son métier d’alors — ouvre une brèche inattendue. Confinée en Bourgogne dans une maison prêtée, elle traverse ce printemps autrement et réalise qu’elle ignore tout de la nature foisonnante qui l’entoure. Elle découvre un monde jusque-là invisible, avec ce luxe soudain : prendre le temps de l’explorer à son rythme.
Étonnamment, ce retour au vivant passe d’abord par la technologie. Applications d’identification, reconnaissance des espèces : elle commence par tout scanner avant de réapprendre peu à peu à sentir, voir, effleurer puis toucher. « C’est comme si on m’arrachait un voile. » Jusqu’alors, la nature n’était pour elle qu’une image, un décor associé aux vacances — la mer, l’été, certaines odeurs. Une vie hors-sol comme elle la décrit. L’épiphanie bourguignonne la réancre :
« Tout d’un coup, j’avais une place précise. Je n’étais plus dehors mais dedans, je faisais partie d’un tout. »
Elle comprend rétrospectivement que ce vide persistant, cette sensation diffuse de décalage qu’elle éprouvait parfois, venaient peut-être de cette existence maintenue à distance du monde végétal. « Comment expliquer, par exemple, que pendant quinze ans j’ai traversé ce parc près de chez moi, cheminé sous ces arbres, sans même savoir qu’il s’agissait de platanes ? »
Ce lien n’est pourtant pas entièrement nouveau. Dans l’enfance déjà, il y a une maison familiale près de L’Aigle, des mares, des têtards, des forêts. Des souvenirs diffus mais tenaces. Après le Covid, elle achète une maison et organise désormais sa vie autour d’un geste devenu central : la cueillette. Un rituel quotidien.
« Pendant deux mois d’affilée, j’ai cueilli tous les jours. »


La première véritable rencontre se fait avec l’aubépine, dont elle remonte la piste fleur après fleur, attirée par son odeur de miel et de pomme. Elle compare la cueillette à une rencontre amoureuse ritualisée — avec tout ce que cela suppose de lenteur, de délicatesse, d’attention. Le geste est précis : on tourne autour de la plante, on l’observe avant de prélever. Certaines espèces réveillent des souvenirs d’enfance, des sensations enfouies. Cueillir engage aussi une éthique : ne pas prendre trop, ne pas abîmer, laisser intact ce qui peut l’être. Les bons cueilleurs ne laissent aucune trace de leur passage.
Très vite, la pratique dépasse l’identification. Géraldine s’immerge entièrement dans son sujet et se forme en botanique à l’école des plantes de Paris. Le végétal n’est alors plus seulement observé : il est senti, goûté, cuisiné. Cette progression structure ses livres, adressés tour à tour aux adultes et aux enfants. Son dernier titre, Le Goût des forêts, marque une rupture : c’est sa première fiction, dans laquelle une femme brisée par la vie hérite d’une forêt en Normandie et y trouve, au fil des clairières et des feuilles bruissantes, le terreau d’une renaissance. Ainsi entre recettes, herbiers et explorations botaniques, une pensée se construit autour du local, du sauvage, du proche.
« Je ne peux pas faire une recette sauvage et ajouter ensuite du curry. »
L’enjeu devient autant politique que gastronomique : inventer des alternatives ancrées dans un territoire, accessibles et disponibles. C’est ainsi qu’elle développe une écriture culinaire très personnelle, avec une prédilection pour les poudres, comme les sorcières des contes. À ceux que l’immensité des variétés décourage, elle rappelle qu’identifier dix plantes suffit déjà à ouvrir une centaine de recettes possibles.
« J’aime l’idée de jeter mes poudres dans la marmite fumante. »

Dans cette logique, le jardin devient un laboratoire vivant. Chaque plante y apparaît comme une ressource complète : fleurs, feuilles, tiges, racines. Ces dernières constituent son nouveau territoire d’exploration favori. Le monde souterrain reste largement méconnu, regrette-t-elle, alors qu’il recèle des saveurs étonnantes. On découvre ainsi que la racine de fenouil sauvage possède un goût bien plus puissant que le bulbe lui-même. Pour laisser davantage de place à l’imprévu, Géraldine laisse aussi une partie de son jardin vivre à sa guise. Chaque année, de nouvelles espèces apparaissent, modifiant subtilement le paysage.
Derrière ce goût pour la liberté et le « sauvage » — mot qui revient souvent — se dessine une réflexion presque politique. Accepter la saleté, l’imprévu, les vers de terre, tout ce qui échappe à notre contrôle dans des existences très aseptisées, demande un véritable effort. La cueilleuse défend l’idée qu’il faut renoncer à tout comprendre, à tout maîtriser. Regarder, attendre, parfois revenir bredouille de longues promenades. La quête n’est pas tant dans ce que l’on récolte que dans l’attention portée au paysage environnant, dans la transformation silencieuse qu’opère en nous cette disponibilité au monde.


Cette relation est aussi une relation au temps. Les saisons imposent leurs fenêtres de récolte, parfois très brèves. Il faut sortir d’une logique du manque, cesser de considérer la nature comme un réservoir destiné à nous combler. La cueillette demeure un échange : on reçoit autant qu’on prélève. C’est décidément cela qui a le plus profondément changé Géraldine.
« Je n’ai plus jamais ce sentiment de solitude que je pouvais ressentir auparavant. »
Cette proximité avec le dehors — et plus concrètement avec son jardin — a aussi son revers. Elle rend les départs difficiles. Géraldine avoue ne plus guère avoir le goût des voyages, surtout lointains, par conviction écologique bien sûr, mais aussi parce que chaque absence laisse derrière elle une inquiétude très concrète. « Mon petit pêcher va manquer d’eau. » Une phrase presque anodine qu’elle nous glisse, mais qui dit tout de l’intensité de son engagement et de la profondeur de son ancrage.
Le Goût des forêts, de Géraldine Lemaître Renault, publié chez Maison Pop- 2026
Breuvages sauvages, de Géraldine Lemaître Renault, aux Éditions Ulmer
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