
Lucille Clerc
Lucille Clerc est une illustratrice dont le travail se situe à la croisée de l’observation, du récit et de l’expérimentation graphique. Formée à Paris puis à Londres, elle développe une pratique du dessin à la main qu’elle prolonge par des techniques d’impression artisanales. Ses compositions denses et immersives, où se mêlent paysages urbains et naturels, donnent à voir des mondes enchevêtrés, où coexistent architectures humaines et formes du vivant.
Il y avait quelque chose d’assez drôle, au fond, dans cette séance aux Ursulines à Paris. Planète, film programmé dans un cinéma pour enfants un mercredi après-midi, se jouait devant une salle peuplée uniquement d’adultes. Momoko Seto en rit quand on le lui raconte « On savait que ce serait un film un peu à part. Qu’il soit vu par des enfants, mais aussi par des adultes qui acceptent de se laisser déplacer. »
La cinéaste nous reçoit chez elle, à Montreuil, un peu au ralenti, encore accrochée à la nuit de la veille. Il y a un chat qui passe, une conversation qui bifurque et puis retour à nos akènes. Parce que, ce qui nous intéresse c’est de savoir comment on en arrive à fabriquer, pendant 9 ans, un film où l’on propose au spectateur de devenir une graine de pissenlit : d’être emportée par le vent, avalée par un têtard, ballottée dans un monde gigantesque, à deux millimètres du sol. « je ne veux pas raconter la nature, mais déplacer notre position dans le monde. Nous faire sortir de notre point de vue habituel, pour expérimenter autre chose, physiquement. »
« Je trouve ça exsitant d'être dans un autre corps. »
Le plus étonnant, chez Momoko Seto, est peut-être qu’elle n’a rien, mais alors rien, d’une enfant des bois. Elle a grandi à Tokyo, à Shinjuku, dans le Japon ultra-urbain des années 80, au milieu des appartements, de la télévision, des restaurants américains, des parents journalistes qui travaillent tard. La nature pour elle n’est pas un souvenir d’enfance « c’est presque un exotisme ». D’ailleurs, son premier souvenir dans la campagne française ne ressemble pas au grand choc romantique de la communion avec le vivant. « Le noir total, l’absence de bruit, la sensation presque inquiète d’un monde sans rumeur de fond ». Ce qu’elle aime, ce n’est donc pas la nature au sens pastoral du terme, ce qu’elle aime, c’est l’invisible.
Elle nous parle des atomes, d’hydrogène, des micro-existences qui composent la matière sans jamais se donner directement à l’œil. « Ce qui me fascine, c’est l’idée que le monde est composé de choses que nous ne percevons pas. Que ce que nous voyons n’est qu’une surface. » Et tout à coup, ça devient très beau. Ou plutôt : on comprend que, chez elle, le beau commence précisément là, dans ce qui échappe. Le cinéma vient ensuite prendre le relais de cette curiosité scientifique.



Aux Beaux-Arts puis au Fresnoy, elle commence à filmer des cristaux, des croissances, des transformations, tout ce qui permet de rendre visible un processus. Le time-lapse, évidemment, devient un outil central : comprimer le temps pour donner enfin accès à ce qui se fabrique sous nos yeux sans que nous le voyions jamais. « J’observe beaucoup, et puis je transforme légèrement ce que j’ai vu. C’est là que ça bascule, ce n’est plus du documentaire, mais pas non plus de la fiction pure. C’est un entre-deux, une sorte de science-fiction du réel. »
« Prendre soin des humains, de la nature, des objets »
Mais pourquoi avoir choisi d’imaginer la vie des akènes de pissenlit ? « Elles permettent de raconter un déplacement. Une trajectoire. Une incertitude. Elles cherchent un endroit où se poser, où s’ancrer. Et ça, c’est une expérience très humaine. » Venue du Japon, passée par Marseille, Paris, Tourcoing, un temps tentée par les États-Unis, Momoko Seto sait de quoi elle parle quand elle décrit ces jeunes années où l’on cherche « un partenaire, des amis, un lieu, un pays ». Et soudain, ces graines parlent de nous. De migration, de solidarité et de cette inquiétude contemporaine « trouver sa place ».
C’est sans doute pour cela que l’empathie fonctionne si bien dans Planète. Ce qui, sur le papier, relevait presque du pari absurde faire tenir 1 h 15 de récit avec des graines sans yeux ni bras devient au contraire une expérience sensible très précise. Avec son co-scénariste Alain Layrac, Momoko Seto a nommé ces akènes, leur a donné des caractères. Trois actrices et un acteur ont même été sollicités pour les incarner physiquement. « Comment fait-on un câlin collectif quand on n’a pas de bras ? Comment exprimer la tristesse ou l’élan avec des aigrettes ? » On comprend alors pourquoi le film touche c’est parce qu’il refuse de simplifier. Elle voulait un film accessible oui, mais certainement pas « gnan-gnan ». Ce qu’elle cherche, c’est faire un cinéma populaire qui fasse confiance aux sens et à la capacité d’attention. « Je ne voulais surtout pas ajouter une voix off qui viendrait dire au spectateur ce qu’il doit comprendre. Ce qui m’intéresse, c’est l’expérience directe. »
Cette confiance dans le sensible tient aussi à son rapport conflictuel au langage. Élevée entre japonais et français, scolarisée très tôt au lycée français de Tokyo, elle raconte avoir longtemps éprouvé une forme de difficulté avec les mots. Alors elle fait confiance à autre chose, à ce qui se comprend sans se dire. Elle cite un mot en japonais « sassuru » (intraduisible en français) « le fait de comprendre ce que l’autre veut dire sans qu’il le formule. Une forme d’intuition partagée. » Difficile de ne pas y voir une définition très précise de son cinéma.
Au CNRS ( Centre national de la recherche scientifique) où elle travaille depuis des années comme réalisatrice en sciences humaines, cette intuition a trouvé un autre terrain. Elle y fait des portraits de chercheurs, des films de vulgarisation. Ce qui l’anime aujourd’hui va un peu plus loin « recréer des liens sensibles avec ce qui nous entoure. Parce que je crois que notre problème n’est pas un manque de connaissance, mais un manque d’attention. » Une recherche qui passerait de la science au cinéma sans jamais cesser de poser la même question : comment rendre visible ce qui nous échappe ?
« Regarder. Écouter. Ressentir. »
Momoko Seto nous parle de ce qui la nourrit les penseurs du vivant Baptiste Morizot, Bruno Latour, Anna Tsing, tous ceux qui déplacent le regard hors de l’humain vers une interdépendance généralisée. La discussion revient au travail techniques : aux angles de caméra, de storyboards, de lumières, de plantes filmées pendant quatre semaines, d’animatiques 3D, de collage numérique si précis qu’il ne doit surtout pas ressembler à de la vidéo-art des années 90. Et puis, dans le même mouvement, elle revient à quelque chose de très élémentaire. « Regarder. Écouter. Ressentir ».
En sortant de chez elle, on ne pas s’empêcher de regarder un peu autrement ce qui traîne au sol…Un insecte, une poussière, une feuille coincée dans un angle de trottoir. Deux millimètres, peut-être mais suffisant pour voir autrement